Silex, l’âge du VéloSolex
A
l’occasion d’un hommage de trois journées rendu au Botanique à Bruxelles, en
1989, on nous demanda un témoignage. J’écrivis :
« A l’époque il jouait avec le siphon d’eau de seltz. Comme dans un burlesque. Aujourd’hui, il n’y a plus de whisky, il ne boit plus. Plus de cigarettes, il ne fume plus. Moins volubile, peut-être, plus laconique et toujours vigilant, curieux, amusé. Quand nous nous voyons, il y a toujours un livre, des livres, des gens, des petits ou grands événements pour nous faire rire ou nous agacer.
Je le verrai encore longtemps disparaître sur le boulevard Saint-Germain, lui et son vélosolex, cela malgré l’arrêt définitif de la fabrication de ce deux roues d’un autre temps.
Jacques Sternberg, lui, est de notre temps ».
Le remarquable livre que lui a
consacré Jean Goyard (Le petit monde du VéloSolex, Drivers éd., 2008),
retrace en détail l’histoire
cet engin surnommé un temps avec beaucoup de poésie « la bicyclette qui
roule toute seule ».
En 1954, au moment de l’entrée en littérature de Sternberg, on compte près de 158.000 Solex sortis d’usine. Le prix à l’unité était de 34.800 francs (ancien francs). L’année suivante, le modèle est présenté comme le « 660 ». La crise de Suez aidant, les constructeurs ventent l’économie du 1 litre aux cent kilomètres. Un concurrent originaire de Vendée aura l’audace de dénommer un nouveau vélo motorisé le Silex, avant d’abandonner la bataille. Le silex est resté plutôt la mesure de l’âge du VéloSolex, un âge qui n’en finit plus. Des chiffres qui sont entrés dans l’Histoire : le 1700, le 2200, le 3300, le 3800… La Vème république a vieilli bien plus vite que le VéloSolex. Les années 70 seront encore celles de tests, de modifications ou d’améliorations minimes. Pliable ou en couleur, le Solex est resté jeune malgré les attaques répétées de la concurrence. L’assurance a légèrement augmentée mais ce n’est rien en comparaison de celle qu’il faut payer pour des motocyclettes. Le « Ciao » de chez Piaggio gagnera la confiance des utilisateurs durant une bonne décennie. A la mort de Coluche, une vente aux enchères est organisée et les artistes contemporains invités par la fondation Cartier ont réorganisés les Solex en des œuvres vendues au profit des « Restos du Coeur ». Justement, le cœur n’y est plus. Bientôt la librairie Le Minotaure fermera ses portes après 40 années d’existence et les libraires Roger Cornaille et Claude André se sont déjà fièrement faits représentés sur un Solex en 1983, afin de saluer la compagnie des cinéphiles et des bibliophiles.
Peu d’écrivains ont magnifié le VéloSolex.
Il y a Jacques Réda, circulant
dans Paris, lorsqu’il ne rêve pas en train ou dans l’autobus. Sa grande
connaissance du jazz a été
inséparable de son plaisir d’enfourcher le plus célèbre des deux roues.
Il y a eu Jacques Sternberg,
souvent identifié par son VéloSolex par Michel Boujut, Christian Zeimert,
Philippe Druillet et bien d’autres. Les caméramen de TV n’ont pas démérité,
ils ont filmé la roue avant, la roue arrière, et les deux jambes avançant sur
le trottoir devant le Flore avant l’arrêt des vibrations légères. Dans l’un
de ses grands romans d’humour, Attention, planète habitée (Losfeld,
1969) au cours d’un chapitre où il est fortement question d’une rencontre
toujours impossible avec une jeune femme mystérieuse prénommée Algue, le
narrateur décide de la rejoindre en conduisant son VéloSolex sur une distance
de près de 300 kilomètres. Les gags sont nombreux, les conséquences
burlesques remarquablement adaptées à la prose romanesque. « Je fais le
vide en moi, le plein pour mon Solex. Quelques minutes plus tard, je suis à
un kilomètre de mon point de départ. Puis à deux. Puis à vingt. Puis à
dix-huit seulement parce que j’ai mal déchiffré la borne kilométrique
précédente. Quoiqu’il en soit, ça roule. Bien que ma roue arrière ait quelque
tendance à rouler plus vite que ma roue avant.
Je ne suis plus qu’à 282 kilomètres du moment de retrouver Algue. Le compteur
de vitesse indique que ma tension artérielle est satisfaisante, l’essence
coule normalement dans le moteur, mon sang dans les tubes du Solex (… p.
236). On dirait une séquence de film signée Buster Keaton, mais cette fois il
ne s’agit plus d’images sans paroles mais de paroles sans images. L’engin
sublimé par Jacques Sternberg, raconté homériquement tel un mythe moderne,
devient l’opposé de la Déesse 19 de chez Citoën raconté par Roland Barthes.
Ici le sérieux est démonté comme on démontait jadis l’unique bougie afin de vérifier
l’épaisseur de la calamine, acte dérisoire et pourtant essentiel connu de
ceux et celles qui ont eu l’âge de le faire. « Mon phare s’allume puis
s’éteint et se met à clignoter comme s’il télégraphiait en morse quelque
message à un invisible agent (…) Cette fois, cependant, quelque chose
m’échappe. J’ai beau serrer des vis, en déserrer d’autres, désouder des fils
ou les arracher, le phare clignote toujours, mais à un rythme
accéléré ».
La suite est un enchaînement de mini catastrophes conformes aux règles du burlesque, jusqu’à l’achat d’un autre Solex afin de poursuivre sa destinée sous les intempéries jusqu’à sa rencontre avec l’hypothétique Algue.
Dans son recueil d’hymnes à la
contestation et à la paresse, Vivre en survivant (Tchou éd., 1977), il
n’a pas oublié bien sûr son inséparable engin en lui consacrant un chapitre
intitulé « Solo pour un Solex ». Il écrit : « La
Mobylette est l’engin préféré des prolos qui vont pointer à leur boulot en
banlieue alors que le Solex est plutôt utilisé par ceux qui n’ont pas
d’horaires à respecter et se disent qu’il sera toujours
temps d’arriver, après les temps, à un endroit parfois assez indéfini ».
En effet, la plupart des contestataires des années 70 ont roulé à Solex dans
leur jeunesse avant, pour la plupart d’entre eux, de conduire une automobile
et de goûter aux plaisirs des routes encombrées. Jacques Sternberg évoque
cette possibilité de travailler, oui mais de travailler bien plus loin que
son bureau : «Quand j’étais rewriter dans une maison d’édition, au lieu
de m’enfermer dans un bureau des Champs-Elysées, je prenais mon Solex et je
filais au hasard des routes, à 50 km de Paris, pour échouer dans des bistrots
perdus où je déballais mon travail généralement face au soleil et loin
de tout bruissement de moteur. Et, bien entendu, quand il faisait
particulièrement beau, j’en arrivais à sacrifier mon travail de la journée
pour le rejeter dans la nuit et me laisser aller, sans itinéraire, au gré du
soleil, tournant avec lui, pour revenir chez moi à la nuit tombante »
(p. 101).
Il faut lire ces pages d’admirations, celles commentant les charmes sans concurrence du VéloSolex, les routes de Normandie parcourures, le littoral de Bretagne dans les yeux à petite vitesse bien conçue pour laisser son esprit et ses réflexes dans les méandresde l’imagination.
Un
moyen de locomotion fabriqué pour les humains, pourrai-je conclure, mais
impossible à promouvoir parce que lui-même ironie de la promotion, de la
vitesse et de la gloire chromée.
Denis Chollet